Jeux

Shenmue I&II

Aventure | Edité par Sega | Développé par D3T

4/5
One : 21 août 2018
27.08 à 18h18 par - Rédacteur en Chef

Test : Shenmue I&II sur Xbox One

La seule pilule de Joy dont vous pouvez abuser

Si en 2000 vous aviez dit à ce joueur de dix-huit ans vautré devant sa Dreamcast que non, la firme au hérisson bleu ne ferait plus jamais de consoles mais qu’il aurait un jour la lourde tâche de livrer un test de Shenmue I & II pour un site nommé Xbox-Mag, il vous aurait certainement demandé de partager avec lui un peu de cette drôle de substance que vous avez certainement pris avant de venir. Pourtant, après dix-huit ans qui ont vu le second épisode livrer une prestation magnifique, après que la Dreamcast a sombré -officiellement du reste- dans les flammes du passé ; après que la foultitude de remasters et autres HD remix à l’intérêt pas toujours perceptible ne nous ait fait nous demander comment diable Sega ne s’est pas engouffré corps et âme dans le créneau : nous y sommes. Non, il n’y a pas ici le plaisir de retirer les boîtes de leurs fourreaux en carton où ce fichu magasin a placardé un autocollant bien laid. Il n’y a pas non plus à faire attention à ces jewel cases si fragiles. Mais malgré cela, le monde de Ryo est là, il s’ouvre désormais sur un marché autrement plus grand que celui de la Dreamcast. Notre peuple a vaincu. Mais au bout de tant de temps, quel en est vraiment le prix ?

Un monde ouvert vivant, une réalisation technique de haut vol à l’heure où les concurrents Sony et Nintendo en sont encore à la phase préparatoire de leur nouvelle génération de consoles. Et puis il y a la promesse de la liberté, la vraie, l’interaction avec l’environnement poussée à son paroxysme ou encore la perspective de combattre au gré d’un système inspiré de Virtua Fighter. A l’époque, ce monstre du jeu de combat fait encore rêver, la promesse a alors un sens profond. Surtout lorsque l’on sait que Shenmue fut d’abord imaginé comme un jeu d’aventure mettant en scène Akira, figure du jeu de combat de Sega Am2, le tout sur la regrettée Saturn de Sega. Mais c’est finalement Ryo Hazuki qui prend les rênes, ce personnage inédit dans un univers inédit, sur ce qui est alors le fleuron du jeu vidéo. Oui, oui. A l’image de la Dreamcast, Shenmue est un jeu lui aussi en avance sur son temps et cela a un prix : 70 millions de dollars, soit un record à l’époque, une somme colossale dont la croyance populaire veut qu’elle ait été le poids qui fit tomber le couperet sur la tête de Sega. Le reste de l’histoire, on connait : un second épisode vient transcender l’expérience et alors que la Dreamcast fait officiellement ses adieux, Shenmue II apparait sur Xbox dans ce qui fut la dernière sortie en grandes pompes de la saga. Jusqu’à aujourd’hui. Même si l’on a dû se résoudre à tirer un trait sur l’éventualité de la sortie de Shenmue III sur une machine Xbox, implication de la concurrence oblige, on serait tenté de la remercier pour avoir, en favorisant le retour sur scène du troisième épisode, provoqué la décision de Sega de porter enfin Shenmue I & II sur Xbox One. Merci Sony. Voilà, c’est dit.

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Le portage des deux épisodes de Shenmue est assuré par D3T, à qui l’on doit entre autres le récent Sega Mega Drive Classics. Bien que vendus en duo, Shenmue I & II sont deux jeux distincts une fois installés ; une bonne chose pour qui aurait fait le premier et pas le second (on pense aux joueurs Dreamcast aux Etats-Unis où le jeu n’est pas sorti pour laisser le champ libre à la version Xbox), ou tout simplement pour ceux qui voient dans le second épisode la véritable quintessence de l’œuvre de Yu Suzuki et ne résistent pas longtemps à l’idée de s’y abandonner. Il faut dire que depuis le point de départ voyant Ryo Hazuki prendre le chemin de la vengeance à la suite de l’assassinat de son père par un certain Lan Di, Shenmue a évolué de manière spectaculaire entre son premier et son second épisode. Même s’il enchante à l’époque pour la liberté qu’il offre aux joueurs, Shenmue premier du nom se cantonne à quatre zones de jeu principales : de la résidence Hazuki à Dobuita, le quartier le plus important en termes de taille, d’activité et de rencontres, Shenmue est un titre intimiste, centré avant tout sur son personnage. On évolue dans une petite ville où tout le monde se connait, où l’on ressent de la part de la population la variation de leurs sentiments, selon qu’ils soient désolés pour Ryo, défiants envers ses recherches ou tout simplement indifférents. On est bien sûr amené à combattre dans Shenmue, à user sans abuser du QTE qui était alors quelque chose d’assez exceptionnel ; mais le cœur de l’aventure, c’est l’enquête de Ryo. Ce sont les dialogues, les rencontres, les petits événements qui font avancer l’intrigue sur un rythme globalement lent. Même si le jeu, en ligne droite, dure moins de dix heures. Mais pouvait-on attendre autre chose qu’une expérience contemplative qui doit avant tout sa grande capacité à immerger le joueur par la liberté dont celui-ci dispose pour tout toucher ou presque, dépenser un argent fou dans des petites figurines, des paquets de chips et des parties de Space Harrier du côté de Yu Arcade ? Quelque part et sans prétention aucune, Shenmue premier du nom est un jeu qui se mérite. Les baisses de rythme qu’il inflige parfois ne sont d’une égratignure sur un visage angélique.

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En se lançant dans Shenmue II, l’expérience est toute autre. Les mécaniques de jeu sont certes les mêmes, les combats fonctionnent globalement de la même façon et l’on dispose ici d’encore plus de choses à voir, à tripoter et à collectionner. Mais en arrivant en Chine, le jeu de Yu Suzuki prend véritablement son envol en proposant une aire de jeu bien plus vaste, détaillée, où chaque quartier a son identité. Sans parler du fait que l’on ne reste pas à cet endroit précis tout au long d’une aventure autrement plus longue que la précédente, celle-ci se clôturant même sur un chapitre poussant l’idée de contemplation à son paroxysme. Alors que jusque-là, l’intensité était à son comble, les moments épiques s’enchainant les uns après les autres. On revient au calme et la boucle est bouclée d’une manière aussi intelligente que surprenante. Shenmue II est une expérience à part, à la fois semblable et différente de son ainée. Si vous découvrez la saga avec cette adaptation Xbox One, personne d’autre que vous ne peux dire lequel des deux épisodes vous enchantera plus particulièrement que l’autre. Cela serait comme demander à un enfant parfaitement heureux lequel de ses parents il aime le plus. Quoi qu’il en soit, chacun des deux titres jouit d’une bande-son fantastique, de personnages hauts en couleurs, même si certains semblent aujourd’hui encore plus caricaturaux qu’hier. Vous allez vous surprendre à jouer encore et encore aux mini-jeux des salles d’arcade, à tenter de ne pas perdre de sous au Lucky Hit… Pour mieux les dépenser en sodas, gashapons et autres aliments donnant droit à une participation à la loterie de l’épicerie.

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Oui, on peut encore être émerveillé en 2018 par Shenmue I & II. Les contrôles sont certes encore un peu raides, pénibles dans les espaces clos ; mais au moins on dispose du stick analogique droit pour se simplifier la vie. Cette fois, plus besoin d’aller chercher un dictionnaire d’anglais pour traduire à la volée ce que l’on peut (quand on vous dit d’écouter en classe !) : les deux jeux sont sous-titrés en français et disposent en plus des dialogues en japonais, en marge de la langue de Shakespeare portée par la voix de Corey Marshall et ses expressions entrées depuis dans la légende. Mais Shenmue I & II version 2018, c’est aussi un portage propre mais sans éclat. Simple, efficace comme dirait l’autre, mais clairement fait avec un budget autrement moins large que pour la conception du jeu. Le filtre HD fait le job, mais le résultat à l’écran pour ce qu’il a d’acceptable est à porter avant tout au crédit de l’œuvre d’origine, plus qu’au portage. Difficile de ne pas esquisser un petit sourire devant l’allure toujours aussi cubique des champions du bras de fer à Hong-Kong, sorte d’hommage bien involontaire à Virtua Fighter. Les PNJ apparaissent toujours de manière un peu brutale, certaines choses sont toujours aussi peu détaillées vues de trop près ; des petits bugs visuels sont d’ailleurs les mêmes que sur la version Dreamcast. Plus embêtant : on a eu droit à la caméra qui filme le sol ou un mur lors des premières cut-scenes du premier épisode, comme au moment de la rencontre avec Megumi ou l’aide à la vieille dame de Sakuragaoka. Cut-scenes par ailleurs affichées en 4/3, alors qu’il est possible de jouer l’aventure en 16/9. Reste qu’il est bien agréable de pouvoir sauvegarder partout, de profiter de temps de chargement revus à la baisse et qu’en dépit d’un portage très timide, Shenmue reste Shenmue et la magie opère. Et ça, c’est déjà pas mal.

4/5
Donner une note à Shenmue I & II sur Xbox One est probablement l’exercice le plus difficile qu’ait expérimenté votre serviteur depuis bien des années. Pour tout ce qu’elle a apporté au jeu vidéo et pour ce qu’elle représente encore aujourd’hui, pour le soin, l’amour, la passion qui transpire du travail des équipes de Yu Suzuki et pour tout un tas d’autres raisons, l’aventure Shenmue mériterait une place spéciale dans la section test du site. Cela dit, même si l’on dispose enfin des sous-titres en français couplés aux voix japonaises, même si visuellement le portage fait le boulot, on reste néanmoins face à une adaptation qui se contente du minimum pour exister. On a tiré à boulets rouges sur d’autres remasters pour moins que ça. Alors, pour couper en deux et conclure simplement, on a envie de vous dire de ne pas trop regarder la note. Pouvoir jouer Shenmue I & II sur Xbox One, en 2018 et dans des conditions somme toutes correctes, est un privilège qui dépasse largement les quelques désagréments liés au vieillissement de certaines mécaniques de jeu ou tout simplement la déception de ne pas avoir vu l’un des plus grands titres de Sega bénéficier d’un soin à la hauteur de sa légende. Parce que si Shenmue est un jeu que l’on a tout à fait le droit de pointer du doigt pour les raisons d’aujourd’hui et celles d’hier, il n’en demeure pas moins un titre à essayer absolument. En voilà enfin l’occasion.

+

  • Univers toujours aussi fabuleux
  • Deux jeux pour un plaisir unique
  • Sous-titres français et voix japonaises
  • Sauvegardes à la volée
  • Temps de chargement éclairs

-

    • Portage visuellement sans éclat
    • Quelques bugs, notamment lors de cut-scenes…
    • … Affichées par ailleurs en 4/3
    • On voudrait Shenmue III nous aussi

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