Jeux

The Sinking City

Aventure | Edité par Bigben Interactive | Développé par Frogwares

4/5
One : 27 juin 2019
01.07 à 08h10 par

Test : The Sinking City sur Xbox One

La tête sous l’eau

Pari ambitieux, autant pour le développeur Frogwares - qui sort du confort de sa série phare Sherlock Holmes pour proposer une nouvelle licence - que pour l’éditeur Big Ben Games, bien décidé à s’imposer comme un leader sur le créneau des jeux double A, The Sinking City nous promet une aventure aussi libre que soignée narrativement parlant. Alors au final, véritable gorgé d’eau fraîche dans un océan de conformisme ou plutôt désagréable impression d’avoir bu la tasse ?

Amérique, 1922. Au revoir le deerstalker de Holmes et les rues Londoniennes. The Sinking City nous colle sous le fédora de Charles Reed, détective privé et vétéran de la Grande Guerre en proie à de curieuses visions, sous la forme de navire échoué et de créatures tentaculaires titanesques, qui le poussent de plus en plus dans les bouches de la folie. Pour trouver des réponses à ses questions et essayer de trouver un remède au mal qui touche de plus en plus d’habitants de Boston, sa ville natale, il va devoir se rendre sur l’île d’Oakmont à l’invitation d’un curieux bienfaiteur. Une ville ravagée par une terrible inondation, totalement isolée du reste de l’Amérique, en proie à la famine ; un lieu où les querelles familiales sévissent et où prolifèrent les attaques de créatures étranges et agressives surnommées mal-bêtes par les habitants. Charlie – qui déteste qu’on le surnomme ainsi – va rapidement se retrouver confronté à des mœurs et à des personnalités troublantes, enfoncées sous le poids des secrets et des mystères tout droit issus des profondeurs marines.

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Très fièrement inspiré de l’univers de l’écrivain d’horreur H.P. Lovecraft, The Sinking City reprend tous les codes de l’auteur de Providence. Anciennes divinités, écrits païens rendant fous leurs lecteurs, croisements contre nature… Inutile d’avoir lu les Montagnes Hallucinées pour comprendre les multiples références à son œuvre. De l’Antre de la Folie à Evil Dead, en passant par Prisoner of Ice ou Call of Cthulhu, les écrits de Lovecraft sont une source intarissable d’inspiration pour les univers du cinéma ou du jeu vidéo et les Ukrainiens de Frogwares l’ont retranscrit avec talent, passion et fidélité. Impossible pour tout fan d’horreur de ne pas esquisser un rictus de plaisir lorsqu’une enquête vous emmènera jusque dans les sous-sols de l’université d’Oakmont pour assister à une expérience sur des cadavres dont l’accomplissement débloque le succès « réanimation ». Le soin très particulier apporté aux références et aux illustrations des textes du maître n’empêche pas d’observer la même chose sur l’histoire principale ainsi que sur l’écriture des quêtes annexes, totalement inédites et sorties de l’esprit dérangé des crapauds de Kiev. Sans dévoiler les tenants et aboutissants d’une histoire riche en rebondissements, sachez que vous devrez enquêter sur les mœurs contestables des habitants de l’île les ayant poussé à des croisements contre nature entre hommes et animaux, enquêter sur une curieuse secte adepte des sacrifices humains ou encore devoir vous occuper d’une très violente guerre de pouvoir entre un parrain mafieux et son fils. Très soigné au niveau de son intrigue globale, The Sinking City l’est également dans la personnalisation de ses différents antagonistes et sur la qualité de ses dialogues, intégralement doublés et sous-titrés dans un Français de très bonne qualité, sans toutefois laisser la possibilité de sélectionner les dialogues en anglais. Les quêtes secondaires, très nombreuses, ont d’ailleurs le mérite d’être intégralement scénarisées. Elles vous permettront de profiter de trames secondaires accentuant le background des différents personnages secondaires ou organismes locaux, tout en augmentant considérablement la durée de vie. De quoi vous engager pour plusieurs dizaines d’heures d’aventures, sachant que l’histoire principale propose déjà à elle seule une bonne vingtaine d’heures de jeu pour en voir le bout.

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Une fois passée la première heure, cloisonnée pour les besoins du scénario avec une première enquête vous permettant d’appréhender toutes les mécaniques du gameplay, The Sinking City est par la suite un jeu totalement libre et ouvert, sans barrières liées au scénario, ni à des combats cloisonnés par niveaux. Il faudra donc rapidement assimiler le système du jeu qui bien que simple et très bien pensé, peut paraître involontairement compliqué de prime abord. La faute probablement à un didacticiel pas vraiment bien implanté, sous forme de menu écrit en blanc sur noir. Ce qu’il faut donc savoir de The Sinking City, c’est qu’il s’agit d’un jeu d’enquête et d’exploration, empruntant forcément aux derniers épisodes de la série Sherlock Holmes, mais également au sous-estimé Murdered Soul Suspect ou encore à LA Noire pour son aspect enquête policière en open-world. Vous allez donc devoir beaucoup discuter, souvent tirer et énormément crapahuter – à pied ou en bateau – de long en large dans les différents secteurs de la ville. Pour vous aider dans votre aventure, vous aurez accès à un carnet de notes relevant les différentes enquêtes et indices en cours. Vous aurez également accès au palais de la mémoire, qui fera état des différentes théories concernant la trame du moment que vous devrez relier entre elles pour ensuite choisir quelle décision ou verdict prendre pour clore l’enquête en cours. Les choix moraux auront leur importance, car en plus de décider de l’impact direct sur les personnages concernés, ils pourront également modeler la suite de votre aventure. Par exemple, après une observation minutieuse des faits, vous découvrirez que le responsable de l’empoissonnement de denrées offertes aux nécessiteux avait pour but de montrer aux yeux de tous leurs méfaits cachés. Une fois tous les éléments à votre disposition, allez-vous couvrir son crime ou préférez-vous le dénoncer ? Sachant que selon votre décision vous perdrez accès au contact de l’une des deux parties et que cela pourra directement impacter la suite de votre aventure. Une liberté de choix qui, si elle ne modifiera jamais le fil de l’histoire qui trouvera toujours un moyen de revenir sur les bons rails, permet de prendre le temps de réfléchir à la conséquence de ses actes et de ne pas avancer bêtement vers l’objectif suivant.

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En parlant d’objectif, il faut savoir que The Sinking City – dans sa volonté d’offrir une véritable expérience d’enquête policière – ne vous mâchera jamais le travail. La plupart du temps vous obtiendrez vos premières informations en discutant avec un personnage, qu’il soit client, témoin ou suspect. Cela vous conduira à différentes informations qu’il faudra décrypter par vous-même pour avancer dans votre enquête. Si par exemple vous enquêtez sur une série de cambriolages, un tour par le commissariat de police vous permettra de chercher dans leurs registres d’éventuels suspects pour vous rendre ensuite à leur dernier domicile connu pour pouvoir ensuite les interroger. Très bien pensé et brillamment mis à profit au fil du jeu, ce système est de plus couplé à des points d’intérêts, mis à part les plus importants comme la mairie ou encore le journal local, que vous devrez notifier vous-même sur votre carte personnelle. Vous aurez droit à des indications de zones, couplées à des noms de rues ou des croisements et vous devrez ensuite vous rendre sur place pour trouver le bon endroit que vous pourrez ensuite explorer. Très simple et encore une fois parfaitement bien implantée, cette feature propose une immersion encore plus forte dans la ville tout en renforçant le sentiment de réellement participer à l’enquête plutôt que de simplement suivre le marqueur de quête d’un point A à un point B. Une fois sur un lieu d’exploration, vous pourrez librement observer les objets clés, lire les différents documents présents et profiter de «l’œil de l’esprit», don hérité par Mr Reed par le mal qui provoque également ses visions. Ce don vous permettra d’avoir des flashs sur des événements passés, de découvrir des passages secrets ou encore de suivre une piste à la trace. Vous pourrez également l’utiliser pour reconstituer une scène de crime, via un système très efficace de séquences à remettre dans l’ordre, une fois de plus directement repris de la série Sherlock Holmes. Très classique dans son fonctionnement, le sixième sens de Charles, en plus d’être parfaitement intégré à l’histoire, renforce l’aspect enquêteur surnaturel et permet de varier les scènes d’exploration par ailleurs très nombreuses.

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A noter qu’à la manière de Silent Hill les enquêtes disposent de leurs propres niveaux de difficulté, sur 3 niveaux. Le médian vous permettra d’être averti par une icône en forme de point d’interrogation des indices utiles pour le cours de votre enquête et vous permettra d’être prévenu dès que toutes les preuves d’un lieu ont été découvertes. Le plus facile quant à lui vous permettra d’activer toutes les aides et de vous donner une indication directe sur le prochain objectif à suivre pour avancer dans la trame en cours. Enfin, le plus difficile désactive entièrement toute les aides visuelles et indications. Si le mode facile est à proscrire d’office, car retirant absolument toute satisfaction de progression, le plus difficile n’est pas forcément conseillé. Certains indices ne sont pas forcément mis en avant dans les intérieurs riches en détails, ce qui pourra provoquer de grosses frustrations liées à des oublis pourtant évidents. Bien que très complet et bien conçu, le système d’enquête montre toutefois un peu ses limites sur la durée, avec des allers-retours et des redondances dans les mécaniques, principalement dans le dernier tiers de l’aventure.

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Bien que principalement axé sur l’aventure et l’exploration, The Sinking City a également l’ambition de se frotter au (très concurrentiel) terrain du jeu d’action à tendance survival-horror. Pour cela, vous aurez le droit – en plus des classiques fusils et mitraillettes d’époques – à un panel de pièges et d’armes de jet. N’y allons pas par quatre chemins : bien qu’ils ne soient pas totalement ratés, les gunfights du jeu en sont clairement le point faible. La faute à la rigidité du héros, couplée à une absence totale de sentiment de puissance ou de coups portés lors des échanges musclés. C’est bien simple, non seulement la visée peut rapidement virer au n’importe quoi dans les moments stressants, mais en plus de cela vous ne saurez jamais vraiment si vous avez touché votre cible, la faute à une désagréable impression de tirer avec un pistolet à bouchon sur des oreillers. Le jeu cède également aux mécaniques très à la mode du crafting, lequel vous poussera à fouiller les poubelles et réussir des quêtes pour garder votre inventaire plein, ainsi qu’à l’inévitable arbre de compétences. Si la collecte de ressources pourra poser quelques problèmes en début d’aventure, vous vous rendrez rapidement compte que le jeu est très généreux et garder son barillet plein n’est jamais un souci. Même chose pour les points de compétences. Distribuées au compte goutte lors des premiers échanges, ces aptitudes ne cesseront de se débloquer par la suite, pour peu évidemment que vous ayez pris soin de dépenser vos premier points sur les boosts de gain d’expérience. Hormis quelques bonus de vitalité ou les classiques renforts de munitions, les compétences ne change jamais réellement le gameplay et n’invitent pas vraiment à la course à l’expérience.

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Que les sensations de tirs soient totalement inexistantes, passe encore. Mais vous devrez faire face à des ennemis monstrueux hyper agressifs, qui réduiront en quelques secondes votre barre de vie ; ou à contrario à des ennemis humains à l’intelligence artificielle comparable à celle d’un bulot cuit. Les gangsters d’Oakmont mettront tellement de temps à dégainer leurs armes que vous pourrez enchaîner les headshot avant même le début des échauffourées. Sachant qu’au pire, s’accroupir derrière une table vous laissera tout le temps nécessaire pour faire un tir au pigeon sur les survivants. Howard Phillips oblige, les développeurs se sont sentis également obligés d’ajouter une barre de santé mentale. Cette dernière diminuera rapidement lors de vos combats contre les mal-bêtes ou lorsque vous serez témoin d’événements troublants. Dans les faits, cela se traduit par une image qui se tord dans tout les sens donnant une désagréable impression de mal de mer, qui risque de faire passer un mauvais quart d’heure aux estomacs fragiles, ainsi que des visions de folies plus ou moins perturbantes. Pour accompagner les combats obligatoires liés au scénario, vous pourrez également profiter de zones infestées, disséminées un peu partout et remplies de monstres hostiles. Riches en objets à crafter et en point d’XP, parfaites pour les complétistes, mais totalement inutiles pour les autres qui se contenteront de les contourner ou de les traverser en courant. Au fil du scénario, le jeu propose également quelques passages sous-marins, pas forcément passionnants et remplis de pièges et d’ennemis mortels. Totalement anecdotiques dans le mode de difficulté le plus simple, ils pourront s’avérer parfaitement pénibles dans le plus difficile. Encore une fois, le choix de la difficulté des combats étant totalement séparé de celle des énigmes, nous ne saurions que trop vous conseiller de les passer directement en facile. Cela vous évitera des combats s’éternisant plus que de raison et des morts constantes vous ramenant au point de déplacement rapide le plus proche. En facile les combats permettent de varier un peu l’action, sans jamais devenir une corvée pénible, alors qu’en difficile ils ne sont pas plus fun ou réussis.

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Artistiquement parlant, The Sinking City est plutôt réussi. Pour peu évidemment que l’on soit sensible aux charmes de l’Amérique de la prohibition et aux ambiances portuaires. La ville est grande, jolie et bien architecturée avec des lieux de vie reconnaissables au premier coup d’œil. Les intérieurs sont riches en détails et parfaitement caractérisés, même si l’on peut regretter une trop grosse tendance au copier-coller pour les appartements et les maisons. Les différents personnages sont bien caractérisés, avec une animation correcte et une synchronisation labiale réussie, même en Français. La direction artistique est une réussite avec ses rues jonchées de cadavres d’animaux marins, ses habitants mi-homme mi-poisson ou encore ses mal-bêtes, amalgames d’animaux ou de plusieurs corps humains. De façon surprenante, Oakmont est une ville très vivante avec ses marchands ambulants, ses conflits entre sans-abris ou encore ses prédicateurs de rue annonçant la fin du monde imminente. Malheureusement, en dehors des déplacements en bateau pour traverser les zones inondées, des quelques PNJ qui vous proposeront des quêtes secondaires ou encore des zones infestées précédemment évoquées, absolument aucune interaction avec le monde ouvert n’est possible. N’espérez pas acheter le journal à un vendeur ambulant ou encore des armes ou des nouveaux vêtements dans le magasin du coin. Tout se débloquera automatiquement au fil de votre progression. Dommage, car dès le début du jeu un système d’économie locale nous est présenté avec des cartouches remplaçant les dollars en guise de monnaie locale pour des raisons de survie évidentes. Jamais le jeu ne donne la possibilité d’en profiter concrètement, ne serait-ce que pour acheter des informations ou des services lors de vos enquêtes.

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Concernant la technique pure, si The Sinking City a une gueule très convenable de jeu bien dans son époque, il a malheureusement les tares techniques directement héritées de la génération précédente. Clipping important, textures en retard, ralentissement constant, etc. Si heureusement aucun bug de progression ou retour au dashboard de la console n’est à signaler en près de trente heures de test, la finition bancale, probablement due à l’ambition engagée en comparaison au budget alloué, ternis malheureusement le tableau. Notamment à cause de scripts défaillants – il n’est pas rare de voir des monstres bloqués dans une porte ou des passants disparaître totalement dans le sol – ou d’écrans de chargement parfois présents, parfois non lorsque l’on rentre à l’intérieur d’un bâtiment. Pour le moment, aucune optimisation pour Xbox One X n’est également disponible, le jeu étant sensiblement identique dans les deux versions. De la bouche même du chef produit de Big Ben, Frogwares travaille actuellement sur une mise à jour d’optimisation X, sans aucune info ou date de disponibilité précise.

4/5
The Sinking City fait partie de ces jeux rares et clivants. Il laissera probablement une partie des joueurs sur le bas-côté, la faute à des gunfights ratés, une technique bancale et une longueur pouvant lui porter préjudice. Les autres, passionnés d’enquêtes, d’exploration ou tout simplement à la recherche d’une aventure unique et d’une histoire prenante, seront émerveillés devant les libertés offertes par le soft de Frogwares. Autant que par ses mécaniques de jeu, simples, prenantes, et son contenu généreux. J’ai la chance de faire partie du deuxième groupe : à vous de voir où vous vous situez.

+

  • Respect de l’œuvre de HP Lovecraft et scénario passionnant
  • Dialogues très bien écrits à la VF impeccable
  • Mécaniques d’enquête solides
  • Liberté quasi-totale dans le déroulement et choix moraux
  • Atmosphère et lieu uniques
  • Histoire principale longue et nombreuses quêtes secondaires

-

    • Gros soucis techniques sur toutes les versions
    • Gunfights mou et imprécis.
    • IA totalement inexistante.
    • Beaucoup trop d’allers-retours sur le dernier tiers de l’aventure
  • 06.07 à 02:57

    Dans un future plus ou moins lointain, je le ferai probablement car il m’intéresse. Il me fait un peu penser à Murdered Soul Susupect mais en bcp mieux (personnage tourmenté, enquête, ambiance ultra pesante).

    Merci pour le test et pour le très sympathique reportage !

  • 01.07 à 04:43

    Bon ben y’a plus qu’a l’attendre sur le game pass maintenance :mrgreen: