Jeux

Pentiment

RPG | Développé par Obsidian

9/10
One : 15 novembre 2022 Series X/S : 15 novembre 2022
14.11 à 15h01 par

Test : Pentiment sur Xbox One

Un Maler n'arrive jamais seul

Le créateur de Fallout New Vegas et Pillars of Eternity explore cette fois-ci le domaine de l’aventure narrative. Avec Pentiment Josh Sawyer et son équipe nous emmènent au début de la renaissance européenne, au cœur des alpes bavaroises dans une enquête qui n'est pas sans rappeler Le nom de la Rose ou Le retour de Martin Guerre. Avec une toute petite pointe inspirée des jeux de rôle, le titre au gameplay proche de ceux d’OxenFree et Night in the Woods a clairement gagné en visibilité et accessibilité depuis l’acquisition d’Obsidian par Microsoft en 2018.

Après un générique exposant d’entrée la patte graphique du jeu, sous forme de manuscrit médiéval déroulé tout au long du jeu, l’histoire d’Andreas Maler s’ouvre à nous. Nous découvrons ainsi Tassing, ville fictive aux frontières du Tyrol, en 1518. Avec son abbaye de Kiersau, le village, qui se trouve au sein du Saint Empire Romain Germanique à l’aube du couronnement de Charles Quint, est le théâtre de l’intrigue du jeu. Andreas est un artiste originaire de Nuremberg qui vient parfaire son apprentissage au sein de la communauté bénédictine de l’abbaye locale et qui, sans en dévoiler trop, doit enquêter sur les raisons d’un drame dont un moine qu’il considère comme mentor est tenu responsable.

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L’intrigue est prétexte à l’exploration, pas au sens premier du terme mais historique. Notre héros croise ainsi le chemin de paysan(ne)s, de nobles, de nonnes ou de moines. Au fil des dialogues, les protagonistes questionnent de nombreux sujets tels que les violences faites aux femmes, leur place dans la société de l’époque ou celle de la science face aux croyances. L’histoire des populations roms ou juives d’Europe, ou encore la réforme luthérienne font également partie des très nombreux thèmes que les joueurs et joueuses peuvent creuser, tout comme la présence des rites dits païens, l’héritage gréco-romain ou les procès en sorcellerie. Tant de sujets qui résonnent à nos oreilles du XXIème siècle. Les thématiques abordées sont ainsi profondes et on comprend les avertissements des développeurs qui expliquent que Pentiment s’adresse a un public adulte.

Si vous aimez l’histoire, le jeu peut paraître sans fin tellement celui-ci souhaite nous en apprendre. Josh Sawyer explique avoir réalisé son travail de recherche universitaire sur le Saint Empire Romain Germanique, du XVè au XVIIIè siècle, et ça se sent. Avec son background judéo-chrétien, l’histoire occidentale est explorée de fond en comble : de la nonne anachorète au De Humanis Corporis Fabrica d’André Vésale en passant par le Malleus Maleficarum, tout y passe. N’étant pas forcement familiers de l’histoire de l’Allemagne à partir de 1518, nous en apprenons plus sur la guerre de Souabe, les cas d’ergotisme ou sur Nuremberg, ville impériale libre. Nous voyons ainsi le monde occidental opérer sa mue progressive sur fond d’enquête criminelle. L’autre qualité narrative essentielle du titre est sa propension à nous surprendre. Plusieurs rebondissements totalement inattendus se présentent au fil de l’histoire, ajoutant au travail historique une vraie plus-value scénaristique qui manque parfois aux jeux du même genre.

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Pour parvenir au bout de sa quête Andreas doit converser avec les divers habitant(e)s de Tassing. Et c’est donc là le cœur du gameplay de Pentiment : les dialogues et les choix. Plusieurs options s’offrent à l’artiste dans ses conversations dont certaines mènent à des réussites ou des échecs, ceci lui permettant d’aboutir ou non à la fin d’une partie de son enquête. Et les réponses ne sont clairement pas univoques ou cousues de fil blanc, on ressent la volonté d’Obsidian de nous présenter un monde cohérent et réaliste pour éviter de tomber dans l’écueil du manichéisme. Les très nombreuses informations sont colligées dans le grimoire contenant l’ex-libris, la carte, le journal, le glossaire, ou l’index des personnages. Et vu la diversité d’individus croisés ou de sujets abordés, il apparaît plus que nécessaire d’y recourir souvent. Tant pour ne pas oublier certaines des informations collectées, que pour parcourir la carte (en 3 pages) et les objectifs des quêtes.

Car il est parfois nécessaire d’accomplir certaines tâches ou mini jeux pour glaner quelques indices supplémentaires. Les mini jeux ne sont pas franchement récréatifs, et les énigmes sont malheureusement trop peu nombreuses ou un peu trop simplistes pour être un intérêt majeur du titre. Plusieurs suspects et plusieurs pistes sont à explorer pour tenter d’appréhender la, le ou les coupables du méfait accompli. Mais le héros n’a pas le plaisir de toutes les mener à terme. En effet, impossible de tout étudier en une fois, le temps étant compté avant le verdict final. La journée d’Andreas étant rythmée par son emploi d’illustrateur et d’enlumineur d’un livre d’Heures au sein de l’abbaye de Kiersau, il ne peut parcourir Tassing à loisir et doit choisir telle ou telle piste à suivre. Ces journées sont ainsi organisées entre réveil aux matines, travail, repas (l’artiste est d’ailleurs un vrai pique-assiette puisqu’il se fait constamment inviter) et dodo aux complies. Il est à noter que les dialogues durant les repas sont organisés autour de phases de «choix de l’aliment», séquences toutes aussi dispensables que certains minis jeux.

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Pentiment ne se résume pas qu’à une aventure narrative faites d’une mécanique de choix/conséquences, mais il introduit également une toute petite touche de jeu de rôle. Il est possible d’attribuer à Andreas quelques qualités ou domaines de compétence qui auront un impact tant sur les réponses dans les dialogues que dans les possibilités d’explorer certaines pistes ou sur le déroulé de l’histoire en elle-même. Entre médecin ou théologien, il est possible d’exceller dans l’art de la rhétorique, d’être un grand naturaliste ou encore d’avoir la bosse des maths. Les décisions prises, tant dans le choix des domaines d’expertises que dans les réponses apportées, peuvent perdre une piste au profit d’une autre. En conséquence de quoi, si Andreas papillonne à droite et à gauche, il est possible de rester à la fin du jeu avec certaines questions en suspend, au risque parfois de causer un peu de frustration.

Car c’est là où se trouve la critique principale : s’il est évident que plusieurs parties sont nécessaires pour savourer la totalité de l’expérience, les divers embranchements et fins possibles, il est fort dommageable que lors d’une nouvelle partie, il ne soit pas possible de passer les dialogues un petit peu plus rapidement. La richesse du titre fait qu’évidemment, passer la totalité des échanges est impossible, mais il eut été appréciable d’avoir un genre de New Game+ qui permette d’approfondir certains aspects du jeu sans pour autant y repasser autant d’heures, certaines joutes verbales étant parfois un peu longuettes et moins instructives que d’autres, ou poussant un peu trop dans l’esprit de repentance et de pénitence religieuse. Il faut compter une quinzaine d’heures pour parvenir pour la première fois au bout de la quête d’Andreas, en explorant de façon raisonnable l’univers de Pentiment.

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Côté style graphique, si celui-ci peut dérouter plus d’une personne, il a le mérite d’être un choix fort d’une grande originalité et totalement inédit. Techniquement bien réalisé, on voit donc ainsi Andreas et ses acolytes converser au milieu de pages d’ouvrages médiévaux. Avec des personnages et des arrière-plans dessinés et peints à la main, le travail mené par Hannah Kennedy autour de la direction artistique est totalement raccord avec le fond du jeu : La transformation et la transition du monde occidental vers la renaissance. La calligraphie, le manuscrit et l’enluminure laissent place progressivement à l’imprimerie offrant la possibilité à toutes et tous l’accès au savoir.

Le travail sur les polices d’écriture est mené de main de maître. Entre caractères monastiques ou caractères d’imprimerie, le soin apporté à la calligraphie se doit d’être souligné. L’imprimeur Drucker (oui, Michel était déjà là en 1518, quelle santé) s’exprime ainsi en style imprimé, et le frère Piero en monastique. Si le dialogue se tend et les échanges deviennent vifs, quelques éclats d’encre montrent l’énervement du protagoniste. Certaines fautes d’orthographes sont volontaires, et se corrigent au fur et à mesure de l’apparition du dialogue. Et si certain(e)s y trouvent des difficultés, il est possible dans les options du jeu de choisir des polices moins stylisées pour faciliter la lecture. Petit plaisir coupable, l’option «maxi tête» nous a amusé quelques instants, offrant la possibilité de voir de plus près les mines joyeuses, vexées ou déconfites des personnages au fil des remarques parfois grinçantes du peintre érudit. La richesse du vocabulaire et du lexique employés tout autant que le nombre ahurissant de références littéraires évoquées rendent compte de l’amour des livres que souhaite nous transmettre Pentiment. Le glossaire est d’ailleurs généreux en données historiques et culturelles que l’on prend plaisir à feuilleter. Tout cela en sept langues (toutes d’origine européennes), soulignant l’importance du travail de localisation réalisé.

L’accessibilité est aussi très facilement adaptable, avec une possibilité de description audio des dialogues ou une assistance vocale à la vitesse modifiable. La musique enfin, réalisée par le groupe spécialisé en musique médiévale Alkemie, nous met totalement dans l’ambiance et est à la fois bien présente mais suffisamment discrète pour rester plaisante. Le sound-design nous permet lui d’explorer tranquillement Tassing, sa prairie et sa forêt au son du chant des oiseaux. On ressent par son aspect graphique, son adaptabilité et son accessibilité, le désir d’Obsidian et de Xbox Game Studios de faire partager Pentiment au plus grand nombre.

9/10
Les amatrices et amateurs d’histoire pourront se perdre des heures durant à explorer Pentiment, tant dans son glossaire, que dans ses interactions avec les différents individus rencontrés au fil de l’aventure. Pentiment, dont le style graphique si particulier peut diviser, c’est l’art de raconter la grande Histoire via la petite histoire de Tassing. Il se savoure comme un bon livre, un bon polar historique, qui souffrira de quelques longueurs et répétitions inhérents au genre du jeu narratif, ce d'autant que plusieurs runs sont nécessaires pour apprécier toute sa richesse. On l'imagine déclinable en version estampes japonaises avec l'exploration du Japon féodal à l'ère Sengoku par exemple ou encore papyrus égyptiens pour explorer d'autres époques et cultures pour celles et ceux qui sont clients du genre.

+

  • Style graphique original et inédit
  • Un grand travail de recherche historique
  • Soin apporté à l'écriture scénaristique
  • Soin apporté à l'écriture calligraphique
  • Volonté de rendre le jeu accessible à toutes et tous

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    • Minis jeux et énigmes sans grand intérêt
    • Quelques longueurs et dialogues dispensables
    • Pas de véritable New Game +